Jean-Pierre Stora   Compositeur

Mon Algérie (première édition) (1988)

De Monique Ayoun et Jean-Pierre Stora

 

Mon Algérie est une longue lettre inachevée faite de sermons, de tendres reproches et d'aveux passionnés que les Pieds Noirs ne cessent en secret d'adresser à leur patrie perdue. Y retourner ? Jamais ! Le cri est presque unanime ... Avec les témoignages de diverses personnalités dont, entre autres : Alexandre Arcady, Roland Bacri, Jean-Claude Brialy, Jean-Pierre El Kabbach, Marthe Villalonga ....

 

"C'est avec nostalgie que je prononce le mot "Algérie". J'y suis né. J'y ai fait toutes mes études. J'y suis retourné très souvent. Je me suis plus encore intégré à l'Algérie au cours des périodes 1954-1958 et 1961-1962

Nostalgie parce que, peut-être, les hommes tiennent, au fur et à mesure que les années passent, à revenir vers le pays natal, comme les éléphants et les saumons qui vont mourir à l'endroit où ils sont nés. À 85 ans, j'avoue que j'aurais désiré me retrouver en Algérie pour la voir, encore une fois, avant de disparaître. J'aurais désiré y reposer. 

Lorsque j'ai été condamné à mort, le 13 avril 1962, j'ai exprimé le désir que, dans ma tombe, pût être jetée de la terre d'Algérie. On m'en a envoyé dans des sachets que je garde, précieusement, pour le moment venu. 

Le verdict ne m'a pas surpris. Je m'y attendais. J'ai presque souri, ou tout au moins haussé les épaules devant le tribunal, dont certains membres - j'en ai la confirmation pour l'un d'eux - avaient décidé de voter la mort avant que ne commençât le procès..."
Général Edmond Jouhaud

 

"L'Algérie reste pour moi un point d'ancrage, un repère. C'est en elle, en la retrouvant par la mémoire, que je puise, encore aujourd'hui, du courage et de la force. À chacun de mes moments de joie ou de tristesse, avant de prendre une décision ou de partir en voyage, j'ai besoin de me recueillir un moment, et c'est spontanément vers l'Algérie que vont mes pensées. Les images qui me viennent sont très précises. Ce sont d'ailleurs toujours les mêmes. C'est tantôt la mer, tantôt un cimetière... Dès que j'arrive à Cannes, par exemple, quelle que soit l'urgence de mes obligations professionnelles, je ne manque jamais de m'asseoir seul, un long moment, face à la mer, comme pour prendre des forces. C'est une forme de concentration qui m'est indispensable et que je dois à l'Algérie..."
Jean-Pierre Elkabbach

 

"L'Algérie que j'ai revue n'était pas celle des fulgurances enfantines gardant, pourtant, de multiples couleurs qui évoquent Delacroix et Marquet, celles très orientalistes d'une certaine Algérie française. Je ne me suis pas retrouvé et je n'en ai été ni surpris ni meurtri. C'est probablement d'ailleurs en surmontant cette tentative conflictuelle ou cette tentation ambiguë de se retrouver que l'on peut appréhender les nouvelles dimensions de la réalité algérienne enfermée, croit-on, dans l'arabisme..."
Jean Daniel

 

"Je pourrais sans mentir vous dire que je ne pense pas à l'Algérie, que je travaille avec des personnes qui n'en sont pas originaires, sur des thèmes qui ne la concernent en aucune manière... Mais c'est sans doute parce que je n'y pense pas qu'elle travaille en moi de façon subtile, labyrinthique et souterraine. Elle fait partie de mon univers personnel et secret..."
Daniel Mesguish

 

"... Tout - la fièvre d'écrire, les mots qui se pressent et deviennent des livres - tout dut commencer avec l'Algérie. Oui, comment ne pas avoir compris plus tôt que ce qui a déclenché mon histoire, c'est l'Algérie, que c'est elle qui m'a introduit dans l'endroit secret de l'écriture ?

... L'Algérie soudain, sa mémoire, devenaient vivantes, me soufflaient ses bruits et ses odeurs, m'insufflaient son air si large, et tout pénétrait en moi et m'en faisait dépositaire..."
Alain Vircondelet

 

" Je rentre d'Alger, l'Alger d'aujourd'hui, pour tant d'entre vous l'Alger de la mémoire et de la douleur. D'autres coups m'ont atteinte que ceux qui vous atteignent, vous les" Pieds-Noirs" quand vous décidez par courage et fidélité d'y retourner.

Je n'ai pas connu votre Alger. Je connais seulement l'Alger "d'après", et je l'aime. Je viens de la revoir dans le mois de ramadan, ce premier carême depuis les morts d'octobre. Je n'ai pas reconnu la ville que j'avais quittée en avril 1987. Au printemps, cette année-là, j'avais cru le bonheur possible, le bonheur d'un peuple, le bonheur d'un pays possible à cause de la beauté et de l'ardeur de sa jeunesse. 

Au printemps 1989 j'ai touché les failles, les fractures... "
Géva Caban, romancière, auteure de La racine obscure, Magdala, Retour à Alger.

 

Photo de couverture
Jean-Pierre Stora

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